PATRIMOINE CULTUREL ET HUMANISME

— PAR GHISLAINE DE COULOMME

Nous sommes à l’époque où les être humains, grâce aux avancées considérables des nouvelles technologies, semblent reliés entre eux. La communication semble avoir atteint son apogée et ce, dans tous les domaines.

Comment expliquer alors, l’exacerbation de l’individualisme, l’absence de liens, l’ignorance des autres ?

 

Tout un chacun est frappé par une déshumanisation croissante de nos sociétés contemporaines. Edgar Morin nous donne la clé avec sa conception de la complexité. Il définit « le complexe » du latin « complexus » par « relié, trié ensemble » . Il est urgent , dénonce t il , de « reconnaître les autres comme à la fois différents de nous et en même temps semblables à nous. On ne peut pas comprendre les autres si on les voit uniquement différents. Si on les voit semblables, on ne peut comprendre leur différence.. ». Ces reconnaissances, pour un rapprochement d’esprit et de pensée, exigent un changement de paradigme face à la complexité du monde. Cependant, il est rassurant de constater que le progrès incessant des technologies suscite, aux individus et peuples de notre temps, une aspiration commune profonde : celle d’accéder à plus d’humanité.

Le temps est donc venu de la nécessité d’un changement de paradigme ; Il s’agit d’instaurer une logique de sens. Redonner du sens, tel est le premier défi lancé au monde d’aujourd’hui.

La technicité a accentué l’absence de relations entre les parties et le tout et, par voie de conséquence, favorise et accentue l’absence de sens. En cela, les sciences humaines, sciences de l’Homme par excellence, ont un rôle majeur à jouer. Elles ont ce défi du sens à relever.

 

Les sciences humaines peuvent et doivent aider à la compréhension car elles répondent au propre de la nature humaine, à son unité spécifique, à la fois génétique, physiologique, biologique, affective (tous les êtres humains rient, pleurent, éprouvent du plaisir, de la douleur…) mais également à ses différences, à sa diversité , forgées par la culture et l’environnement endémique dont elle dépend.

Intrinsèquement, l’être humain est à la fois universel et divers.

C’est pourquoi, l’exigence d’élaborer un véritable humanisme , selon la définition de René Maheu, ancien Directeur général de l’UNESCO s’impose. Dans les années 60, René Maheu, dans son livre, « la civilisation de l’universel », insiste sur la nécessité d’élaborer un nouvel humanisme qu’il envisage comme « un équilibre, une harmonie » entre les sciences de l’homme, les sciences de la nature, les sciences des technologies et la culture. « L’Homme n’existe que rassemblé dans une conception totale qui lui donne sens ». Pluridisciplinarité et interdisciplinarité est la voie sacrée pour relier et donner du sens. A cette fin, la méthodologie la plus appropriée est de « contextualiser », autrement dit, de revenir aux sources, aux origines afin de connaître et comprendre les transformations et les évolutions. A ce titre, le concept de patrimoine culturel de l’humanité, mis en exergue par l’UNESCO, est porteur de sens en raison, d’une part, de la connaissance des origines culturelles et , d’autre part, des liens et des rapprochements qu’il tisse. Il ne s’agit pas là de considérer la patrimoine uniquement comme une richesse culturelle mais d’en faire un des creusets de l’humanisme puisqu’il détient la dimension créatrice de l’Homme et de son esprit. Il s’agit du patrimoine humain par excellence.

Le patrimoine culturel vivant de l’humanité désigne, en effet, les connaissances des traditions, des savoir-faire, des savoir-être, des inventions mais aussi , les connaissances de la nature ainsi que les pratiques sociales des différents peuples et des différentes cultures. En somme, il traduit des modes de pensée et exprime la dimension humaine dans sa diversité et l’appartenance de Hommes à l’humanité.

Si c’est par la culture que se manifeste et s’exprime la diversité de l’Homme , c’est par la nature propre de l’être humain que s’instaure l’unicité, le commun et l’universel. C’est le tandem complexe du divers et du commun qui donne sens. Tous les ingrédients culturels et leurs expressions sont le terreau de l’humanisme. Les sciences humaines sont les instruments incontournables pour le révéler.

Au regard de cette complexité, il s’avère utile de contextualiser et comprendre les patrimoines culturels vivants et leur donner sens. C’est ainsi qu’est née l’idée du concept « culture des origines ». Tout patrimoine culturel a un ancrage. « Culture des origines » a pour objet premier de révéler la source, de mettre en évidence les apports et les contributions d’autres cultures à tout patrimoine afin de comprendre ses transformations, de reconnaître les richesses et spécificité culturelles des peuples et des cultures qui ont contribuer à la transformation de tout patrimoine vivant et de permettre une évolution de ses dimensions. Revenir aux sources culturelles est un complément nécessaire à toute connaissance. Cela donne un sens au patrimoine culturel vivant, valorise ses dimensions humaines et favorise les liens entre les peuples. Le rôle des sciences humaines est d’apporter ces éclairages à la recherche des transformations culturelles et de contribuer à l’évolution de l’esprit humain. L’étude des déplacements des humains à travers les routes et les voies maritimes sont d’importance pour comprendre leurs influences dans l’évolution des patrimoines et de leurs transformations.

 

L’UNESCO doit redonner aux sciences de l’Homme et de la nature, la place centrale que les pères fondateurs leurs avaient donnée afin qu’elles répondent globalement à la complexité des problèmes planétaires qui menacent l’humanité et relèvent le défi de la logique du sens.